biographie

 

Albert Champeau est né en pleine mer au large des Baléares, dans l’indifférencié fluctuant, tel un bois flotté dans la forêt du monde. De sa vie, faite de fluctuations et d’aventures, il n’a rien fait de particulier, si ce n’est que d’apprendre ; à ses dépens et, trop souvent, à ceux des autres. Puisqu’il faut bien vivre quelque part et mourir de quelque chose, il s’est établi un peu partout dans le monde, comme une diaspora allumée, et surtout, dans les îles, la tournée des grands-ducs, poursuivant l’école de la vie à BAC + 30.

 

De Caraïbes en syllabes, Albert Champeau exercera toutes sortes de petits et grands métiers. Tout un programme atypique et prédestiné. En fouillant dans ses affaires, l’évidence s’impose, Albert Champeau aime Mishima, Robert Crumb, Maître Eckhart, les abricots du Roussillon, la bouillabaisse et la vanille, Christian Bobin, Malcolm de Chazal, Fernando Pessoa, Cioran, Clovis Trouille, Philippe Starck et Andrée Putman, les très bons vins, la cuisine des anges, la chevalerie et ses attendus invisibles, le Cubisme, le Futurisme et l’Art déco, et bien sûr notre Dubout national.

 

Un premier livre est paru en 2008, SENTIMENT TROPICAL SUR L’INFIME, un recueil d’une vingtaine de nouvelles, construites comme des sketchs irrationnels, remplis de jeux de mots et d’élans poétiques, que se partage un sentiment d’insurrection ou d’insoumission au monde. Puis, pour le bonheur de ses dames, en 2010, LA BÊTE A BON DIEU, un roman érotique qui met en scène dans un décor dantesque des personnages romanesques, teintés d’humour et de gouaille rabelaisienne, submergés d’amour et dévastés par le monde obscène de l’éros. 2013 vit la parution de VOYAGE EN ABSURDIE, 6 récits vraiment drôles et implacables, absolument «divins» et complètement déjantés, qui renforcent, avec humour, l’idée que la transmission de la vie est « éjaculatoire ». Un voyage nulle part, si ce n’est au cœur des tabous et des idées les plus saugrenues. Une littérature « couillarde » et contemporaine, qui apporte ce petit sourire intérieur de complicité et de bonheur dont on a tant besoin.

 

En 2015, c’est la parution d’un roman mythologique MAMAN LES P’TITS BATEAUX QUI VONT SUR L’EAU ONT-ILS DES AILES, une aventure à couper le Souffle, décrite avec une gouaille, un champ lexical et un réseau sémantique à dormir debout. C’est à la fois burlesque et métaphysique. Féerique même. Mais tellement drôle. Enfin, dans un autre registre plus « sérieux », c’est tout dernièrement la parution d’un essai de métaphysique LA NUIT MYSTIQUE EST DÉJÀ UN SOLEIL, une démonstration audacieuse, voire sulfureuse, qui tend à désocculter l’occulte, développant les avantages de la métaphysique pour Comprendre avant de Croire.

 

 

 


Interview

 

BestSellerConsulting : Comment vous est venue l’idée de ce livre  SENTIMENT TROPICAL SUR L'INFIME  ?  

 

Albert Champeau : L’inspiration restera toujours un livre ouvert aux plus belles hypothèses. On pourrait en effet s’attribuer l’entière paternité de toute création artistique en se prenant pour le centre d’un monde pensant et quelque peu ingénieux, mais ce serait peut-être de courte vue. L’homme peut-il vraiment créer ex nihilo ? Y a t-il seulement quelque chose dans l’univers constaté qui n’ait pas déjà été « pensé » de par Dieu ? N’y a-t-il pas dans une autre dimension un monde des idées et des archétypes, un réservoir  des pensées qui insuffle, éveille, anime, suggère, oriente et gouverne l’intelligence humaine ? J’ai le sentiment qu’il y a une divine distribution, fonction d’un plan de détermination pré-établi. Rien n’interdit de prendre un certain recul par rapport à son égocentrisme et de se poser la question métaphysique. Je ne pense pas être le seul, écrivain, artiste, chercheur, à avoir eu des révélations curieuses ou des songes dirigés. N’avons-nous pas parfois des inspirations particulièrement étranges ? Personnellement, je l’ai vérifié par le biais de l’insomnie. Combien de nuits n’ai-je pas ainsi passé dans une effervescence complètement délirante à écrire des pages, dans le noir… Souvent, le phénomène déclencheur est anodin, et puis, au fur et à mesure, quelque chose vous infiltre, vous détermine, vous amène subtilement là où vous ne pensiez pas, et qui se révèle être lumineux. D’une manière plus concrète, la genèse de ce recueil de nouvelles est le fruit d’une longue, longue, longue cuisson alchimique sur le sens de la Vie avec la rencontre fortuite d’un oiseau noir écrasé sur la route, à l’Ile Maurice, un matin à bicyclette. Quand la vie défile ainsi innocemment à petite allure et que vous êtes dans l’ouverture, un martin écrasé, complètement sec et plat comme une crêpe, peut devenir une interpellation sur notre condition humaine, sur l’absurdité de la vie, sur les raisons idiotes de la disparition du Dodo... Le résultat était tellement parfait que j’en ai interrompu ma grande boucle cycliste pour retourner chercher l’appareil à photo ! Imaginez en ombre chinoise un oiseau noir, pas plus épais que le millimètre d’épaisseur et dans un état parfait de conservation plane… Un chef d’œuvre d’art absurde. Et de là, tout en pédalant dans le petit matin, des idées se sont mises à surgir, sur l’absurdité, sur l’illusion, sur le comique de situation. Ainsi naquit insidieusement cette envie d’écrire de petits sketchs en trompe l’œil, à partir de ces petits riens qui nous entourent et qui font la vie ou la mort, de détourner le quotidien, ses faits divers, ses coutumes, ses personnages anonymes, sa poésie, ses paysages d’évasion, et leur offrir une seconde vie, un autre regard, personnel et universel, et par un superbe pied de nez de ramener ces petites réalités, au demeurant tout à fait banales, à des valeurs universelles essentielles.  

 

BSC : Des textes lyriques, humoristiques, satiriques, dramatiques, voire érotiques, se trouvent réunis dans ce recueil de nouvelles, quel est le fil conducteur qui donne la cohérence à cet ensemble à la fois surréaliste et hyperréaliste ?

 

Albert Champeau : Il est sûr qu’à un moment donné, le lecteur ne sait plus s’il est dans le rêve ou la réalité. C’est ce qui va catalyser plus facilement en lui différentes émotions ou réactions sensibles afin de l’amener à s’indigner un tant soit peu du cynisme et de la grossièreté du monde ou à retrouver l’émerveillement d’une âme d’enfant. Cette forme de mélange, entre réel et imaginaire fantasmagorique, sentiments premiers sur la beauté ou la laideur des êtres et des paysages lointains et fables charnelles, est quelque part un jeu en trompe-l’oeil qui ne peut que provoquer un vertige. L’effet recherché est d’arriver à déstabiliser pour ouvrir une brèche dans notre perception d’un environnement dit paradisiaque, bouleverser même, et, au final, soulever des questions pertinentes sur l’ordre établi, sur certaines certitudes, sur les vraies valeurs, sur l’essentiel. Il n’était pas question de produire un texte critique et culpabilisant, ni « un guide bleu » de plus sur ce qui nous est vendu comme un éden tropical, mais plutôt d’installer l’ambiguïté de notre réalité, de faire vaciller le système inflexible et destructeur qui nous fait danser, de parodier son absurdité, son horreur ou son ridicule, de s’émouvoir de sa fragilité aussi et de sa tendresse. L’éloignement géographique et le fait de traiter des autres créent un mur virtuel, le recul suffisant pour digérer plus facilement le message et rire de soi. Sans humour, rien ne vaudrait d’être vécu… en la matière, mes « grands maîtres » restent Sacha Guitry, Raymond Devos et Pierre Desproges… Et c’est ce que l’on appelle en théâtre le « quatrième mur », ce qui sépare les acteurs du parterre. L’action se passe indépendamment du spectateur qui devient voyeur. Mais tout cela n’est encore qu’illusion dans ce voyage qui n’est finalement pas si exotique que cela. Cette comédie des mœurs s’applique tout autant à l’île Maurice qu’à notre Douce France ou autre Navarre... Oui, même là-bas, au bout du bout du monde, tout au bord du lagon turquoise au sable d’or, ils ont des problèmes, et ce sont les mêmes que les nôtres… Même là-bas, à 10.000 km de nos grands centres prétendus civilisés et humains, macérant dans une fausse démocratie, il s’agit toujours de la même humanité, celle que l’on est en train de perdre. Le thème fondamental de ce recueil se veut universel. Il s’agissait d’ouvrir un large champ de réflexion. Avec cet alibi de carnet de voyage qui joue sur la magie de la distanciation et de l’illusion, c’est la crise de la modernité qui est mise en scène dans ce petit théâtre de l’humanité, de manière intime, modeste, sincère, avec la distance de la dérision, de la critique, de l’émotion ou de la mélancolie nostalgique du paradis perdu, pour laisser la place aux rêves.

 

BSC : Qu’est-ce qui vous a ainsi conduit vers l’infime ?

 

Albert Champeau : Nous sommes en pleine mutation. Tout conduit vers l’infime. Aujourd’hui plus de 80% des découvertes se réalisent dans l’invisible, dans le virtuel. L’heure n’est plus aux grands ensembles, ni aux grandes idéologies. La Réalité n’est pas dans les grandes théories avec effets de manche. L’émancipation de l’homme le conduit vers le particularisme, vers la montée en puissance de l’être individuel. Il fut un temps où l’individu s‘appuyait sur le groupe, sur la quantité, aujourd’hui l’être devient plus libre, plus autonome, plus qualitatif, pour rejoindre son essence originelle dans ce grand cycle d’aventure du Vivant. La porte étroite se resserre sur l’être et, paradoxalement, engage toujours sa solidarité au collectif, mais au plan individuel. Je reste convaincu que la vérité des choses est une donnée invisible, subtile, paradoxale, qui se niche dans l’univers des nuances, dans ces petits riens, ces particules élémentaires de vie modeste, faits de proximité et d’évidence, jusqu’à la pure banalité, là où l’infiniment petit rejoint l’infiniment grand. Tout est sous nos yeux sans que l’on s’en rende vraiment compte. Tout nous interpelle sans que nous entendions ces « voix » qui hurlent leur présence à la face du monde sans avoir recours au home cinéma ou aux plus grands effets des productions des studios d’Hollywood. Mais cela reste trop souvent imperceptible puisque nous sommes bien encombrés intérieurement et tout autant bouchés. La vérité des choses est affaire d’ouverture, de sensibilité, d’affinité, de légèreté, d’intimité. C’est quelque chose d’épuré, d’éthéré, de ténu, qui ne tient qu’à un fil… d’Ariane.

 

BSC : Le musée d’Art Moderne de Saint-Étienne a justement présenté, cet été, une exposition « Micro-narratives » où 85 jeunes artistes venus de 25 pays différents disaient leur tendresse pour l’anodin. « Cette manifestation donnait la part du lion à l’infime et à ses infinies résonances.. ». Emmanuelle Lequeux écrivait dans Beaux Arts Magazine : « Quand tous les murs des idéologies semblent tombés, que reste-t-il pour saisir la saveur du monde, si ce n’est la tendresse pour les petits riens qui construisent nos vies d’un bout à l’autre de la planète ? ». Vous semblez tout à fait dans la mouvance contemporaine…

 

Albert Champeau : Je m’inscris tout à fait dans la mouvance artistique contemporaine avec cette nouvelle attitude sensible face à ce qui nous entoure au quotidien, face à ces situations microsociales parfois intolérables et tellement injustes, d’autre fois si merveilleuses et tellement sublimes. De nos jours, en effet, les artistes sont plus concernés par ces petites réalités qui font les grandes vérités, ils s’investissent émotionnellement dans la proximité pour dénouer, là où ils sont, l’injustice, l’indifférence, l’intolérance, pour Agir à leur mesure, avec leur particularité. Quand une idée est dans le vent, quand c’est l’heure, on n’est pas seul à entendre ce souffle. Néanmoins, je ne suis pas de la dernière pluie car l’idée de ces textes et la rédaction des premières nouvelles remonte à 2002. Non sans humour les seigneurs de l’Inspiration ont tout de même fait en sorte que le premier texte que j’ai écrit, en 1979, s’intitule Gigantomachie, l’absolu contraire des micro-récits d’aujourd’hui ; il a d’ailleurs été publié tout en lettres majuscules !... Vous voyez, la boucle est bouclée avec « ces petits récits qui en disent le maximum », laissant la part belle cette fois aux belles lettres du minuscule.

 

BSC : Pourquoi terminer par un texte d’apologie de Malcolm de Chazal ?

 

Albert Champeau : En fait, on a tous nos « champions », des êtres remarquables qui trônent au panthéon de l’humanité et qui nous servent de guides, de réconfort, de lumière, de bonheur, voire de caution. Il en est de Platon, de Gandhi, de Pierre et Marie Curie, de Newton, … ou de Boby Lapointe, imbécile heureux, ou de Philippe Starck, génie du design… A chacun de s’appliquer sa nuance et son idéal. A l’Ile Maurice, le champion, c’est Malcolm de Chazal, un être génial au point d’en être pris pour un fou ! Malcolm de Chazal n’a nullement besoin aujourd’hui de plaidoyer, c’est plus un hommage qui est inscrit dans cet état des lieux pour finir par l’envolée de l’exaltation et de l’enthousiasme. Ainsi, une nuit d’insomnie, j’ai eu ma révélation « chazalienne »… je sentais que j’étais plus écrit que je n’écrivais moi-même. Et d’un coup, j’ai eu une vision globale de ce livre, des raisons souterraines qui étaient à l’œuvre en moi et qui, modestement, rejoignaient les idées de Malcolm de Chazal. La fantaisie a voulu que la première nouvelle, L’Oiseau de Paradis, se moque du Dodo, et que la dernière, Malcolmland, Le Pays du Zozo, rende hommage à celui dont beaucoup se moquaient à Maurice, traitant Malcolm de Chazal de « drôle de zozo »; qui de plus zozotait... L’Ile Maurice pouvait devenir le Pays du zozo ! Encore une histoire de cycle et de loi de miroir, tel l’alpha et l’oméga qui se mordent la queue. Il était donc logique et cohérent que cet hommage final vienne couronner ce livre.